Un Lever de Rideau

Adaptation d’Un incompris, sublime pièce en un acte d’Henry de Montherlant, Un Lever de Rideau est un huis-clos réalisé par François Ozon où la langue joue sa fonction performative comme au temps des tragédies grecques.

LA SOUVERAINETÉ DU LANGUAGE

Le décor banal, la simplicité des costumes et les phrasés rythmiques des acteurs font place nette à ce langage savamment travaillé par Montherlant.

Le film s’ouvre par un plan atypique : deux hommes placés dos à la caméra observent par la fenêtre. La caméra ne nous montre ni les visages des personnages, ni l’appartement qui sera la scène de ce huit-clos. Ce plan est une négation de l’incipit cinématographique conventionnel, c’est à dire celui qui présente le cadre spatio-temporel de la fiction. Ce qui frappe également est la difficulté de dater cette première scène : les hommes sont vêtus de manière intemporelle et il est difficile de leur donner un âge. Le motif du film est annoncé : il s’agira avant tout de parole, il s’agit de porter l’attention sur le dialogue pour y déceler soi-même les éléments que le cinéma livre habituellement aux spectateurs sur un plateau d’argent.

La caméra suit ensuite les personnages dans leur déambulation physique et verbale, en épousant les courbes de la parole comme celles des personnages tournant en rond dans l’appartement, sans les interrompe, ni mener la danse. Le cinéma passe après le livre, le réalisateur après l’écrivain dans cette mise en scène de l’adaptation. Le choix de l’intime 

LE CHOIX DE L’INTIME

L’intimité initiée d’une part par le choix du huis-clos et par la proximité physique des personnages (d’abord entre eux puis avec la caméra) va non sans rappeler le cinéma de la Nouvelle Vague. Cela nous permet d’appréhender Bruno, Rosette et Pierre avec empathie, posture d’autant plus intéressante que le film nous donne à voir « Un incompris ». A mesure que le court métrage avance, l’on pourrait se demander qui est le véritable incompris de cet appartement, nous y reviendrons. Cette proximité des personnages permet de faire également ressortir les constates entre chacun d’entre eux. 

D’abord, Bruno et Pierre. Le premier plan les présente dans la même posture, la même tenue dans un plan symétrique qui fait des deux hommes un sorte de Janus, corps à deux têtes. Cette figure nous permet d’esquisser leur dissemblance : Pierre est le personnage de la légèreté, de l’indifférence et de la moquerie qui voit dans le retard des autres une fantaisie voire un charme, il parle de ses relations comme des amourettes sans grande importance et des conventions comme des règles qui peuvent être contournées.

L’INCOMPRIS

Est-ce Bruno qui est incompris de par son agacement enfantin pour les retards de son amante ? C’est ce que semble évoquer le dialogue plutôt comique qu’il entretient avec son ami dans les premières minutes du court métrage. Le personnage de Bruno nous apparaît ridicule dans son intransigeance et ses grands principes naïfs. Le ton de vaudeville invite le spectateur à sourire de ce personnage attachant. Mais l’on se rend bien vite compte que cette façade badine n’est précisément qu’une façade et que Bruno est un personnage bien plus complexe : ces mots que le spectateur à considérés sur le ton de la comédie n’en perdent pas moins leur fonction prophétique et sacrée. C’est là peut être que l’on pourrait parler de lever de rideau : les mots comme les personnages contiennent en puissance, sous leur voile badin, la possibilité d’un drame. Il s’agit alors de renvoyer au spectateur une vérité ontologique : l’être humain peut basculer de la grandeur à la misère, du sublime au grotesque, du comique au tragique en une seconde. Les mots des personnages l’évoquent d’ailleurs : « Ce sont les critiques qui aiment les genres tranchés (…) Alors que c’est la vie qui hésite sans cesse entre tel genre et tel genre ». Le langage devient ici une sorte de troisième personnage, une pythie annonçant une prophétie tragique n’ayant pas été prise au sérieux dès le départ.

Alors Bruno est-il véritablement le personnage incompréhensible ? Il semblerait qu’il soit plus incompris par les personnages de son entourage qu’incompréhensible. Il est un personnage d’un autre temps qui ne se retrouve pas dans les mœurs de son époque, un personnage profondément romantique dans son sens d’être épris de grands idéaux irréconciliables avec le monde imparfait dans lequel il se trouve contraint d’évoluer. Montherlant lui fait dire dans la pièce « Une société serait régénérée si un petit nombre d’hommes seulement acceptaient de sacrifier ce qu’ils aiment le plus à un principe ». En sacrifiant Rosette, Bruno prouve qu’il éprouve une passion absolue et idéalisée qui ne pourrait tolérer l’imperfection ou une dégradation vulgaire. Si cet amour se doit d’être imparfait, il ne peut qu’être abandonné pour garder sa forme pure et divinisée.

La question que pose le film n’est pas celle de la vérité des sentiments mais plutôt celle-ci : Mieux vaut-il sacrifier ce qu’on aime le plus pour la grandeur des principes (tels que « L’amour, la justice, la sagesse, la fierté » évoqués dans le dialogue avec Pierre) ou bien accepter l’imperfection des relations humaines et la contingence du monde ?

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